« Toutes ces avidités aux yeux dilatés » (au casino de Monaco… et d’ailleurs)

« Les dorures ruissellent de partout, avec un luxe pesant, superbe. L’or, partout l’or, qui jaillit comme en un magique éclaboussement, jusqu’au parquet, monte au plafond, d’une profondeur de voûte gothique, s’étale, s’avive de mille lueurs fauves, semble vouloir être, jusque dans les recoins, le maître absolu et incontesté de ce palais réservé à son culte. Et c’est lui aussi qui tinte, tintinnabule, s’amoncelle sur les tables dans un froissement argentin et cliquetant, une caresse de métal frôlé par le métal, avec un bruissement si doux, si câlin, qui froufroute dans l’oreille, semble couler jusqu’à l’âme, en touchant des fibres inconnues, le rêve de concupiscences brutalement écloses, comme des fleurs étranges et empoisonnées, dans l’atmosphère surchauffée d’une serre gigantesque. Au milieu, les tables, et, tout autour, allongés, penchés, crispés, déjetés, cambrés, les joueurs sont accumulés, avec des luisances de crânes d’ivoire et des rougeurs de nuques congestionnées. A chaque instant, coupant la mélodie bruissante des louis, les paroles scandées et vibrantes des croupiers « Faites vos jeux, Messieurs! Rien ne va plus! »

Puis, planant, presque sensible, la fièvre de toutes ces cupidités aux mains tendues, de toutes ces avidités aux yeux dilatés, l’odeur d’étuve de l’anxiété qui bout et calcine les cerveaux, la senteur de mêlée âpre, émanée de tous ces êtres haletants, à la recherche du lucre, à l’embuscade de la fortune, la fermentation âcre des combinaisons avortées et des systèmes laborieusement échafaudés, poursuivis en dépit de tout ; ça et là, sur des figures pâles ou écarlates, un brusque éclat de joie qui passe, ou l’affre pâle de la déception ; un rictus qui transparaît ou des grimaces qui serpentent, tordant les bouches et tirant les yeux et des faces blêmes, immobiles, usées comme d’antiques effigies, où plus rien ne vit, et qui restent cireuses, avec des regards vitreux sous des paupières bridées, insensibles aux émotions douces ou terribles ; et des mains nerveuses, des mains allongées en serres ou subitement tremblantes, agitées de tics, de convulsions ou détendues comme des chairs mortes, exsangues, sur le tapis vert.

Ici, c’est le triomphe de la chance qui s’épanouit, qui délire, qui dilate un être, le rend fou, loquace, presque enfantin, le secoue de tressautements inconscients, maladifs ; là, l’affaissement du désespoir, un tassement hébété, l’atonie finale, où tout a sombré et au milieu de laquelle se plaint et agonise la désespérance des pupilles mornes, sous le vieillissement des fronts subitement crevés de rides. »

Jules Monod en 1902, à propos du Casino de Monaco dans Aux pays d’azur, Nice, Monaco et Menton : descriptions, histoire, moeurs, légendes, excursions et promenades, flore et faune, itinéraires, renseignements généraux : guide complet du touriste, littéraire, historique et illustré. (1902).

A consulter en intégralité sur le site Gallica de la BNF

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