Une vie sur les chapeaux de roues

C’est à Paris, vitrine de toutes les avant-gardes, que se forge son mythe. C’est à Nice que se joue sa destinée, sur la Promenade des Anglais. Non, il ne s’agit pas des première lignes des Mémoires hagiographiques de la Griotte ! C’est une (autre) femme extraordinaire qu’évoquent ces lignes. La première star planétaire dont le destin a été brisé (à deux reprises !) par le même ennemi : l’automobile, qui venait de naître. Isadora Duncan a non seulement inventé la danse contemporaine et révolutionné les moeurs, mais sa disparition tragique au volant à inauguré une longue série de destins de stars fracassés sur la route : ceux de James Dean, d’Albert Camus, de Roger Nimier, de Grace Kelly etc.

Née à San Francisco en 1877, cadette de quatre enfants, Isadora connaît très jeune la misère et l’injustice sociale. Éduquée par sa mère à l’amour pour la nature et pour les arts, elle montre un talent précoce pour la danse, mais refuse d’apprendre la danse classique qu’elle trouve « laide, contre nature et étouffante pour l’âme ». Avec sa famille, elle gagne sa vie en donnant des représentations au domicile de riches célébrités. Isadora s’y produit, vêtue d’écharpes clinquantes et de fausses tuniques grecques. Mary, sa soeur, l’accompagne au piano, après que son frère Raymond a déclamé quelques poèmes. Lorsqu’ils ont enfin économisé suffisamment d’argent, ils sont en mesure d’accomplir leur rêve ultime : aller en Europe.

Dans toute l’Europe, Isadora fait sensation

Isadora Duncan, 1921

Dès son arrivée à Londres en 1899 la troupe Duncan reprend ses représentations à domicile.  Ces hippies de la Belle Époque, vêtus de draperies à la grecque font sensation. Les prestations originales d’Isadora atteignent un public de plus en plus large car son personnage hors normes fascine.

Elle se produit dans la plupart des grandes villes européennes où par ses mouvements libres, affranchis de toute technique connue, elle introduit une idée de la danse qui repose sur l’invention, l’improvisation et l’harmonie du corps et de l’esprit. Par sa grande liberté d’expression, elle apporte les premières bases de la danse moderne européenne, à l’origine de la danse contemporaine.

La naissance d’un mythe

Au fil du temps un véritable mythe se construit autour de cette femme extravagante qui porte des tenues révélatrices et marche pieds nus (bien avant Noah !), ou raconte le plus sérieusement du monde qu’elle dansait déjà dans le ventre de sa mère qui, lorsqu’elle l’attendait, ne survécut qu’en mangeant des huitres et buvant du champagnes telle la déesse Aphrodite.

Championne de la lutte pour les droits de la femme et l’abolition du mariage elle aime répéter à qui veut l’entendre  :

Toute femme qui a pris connaissance des termes de la cérémonie du mariage et qui y adhère n’a que ce qu’elle mérite »

Deux enfants pour une destinée tragique

Ses deux enfants naitront effectivement hors mariage de pères différents :Deirdree en 1906, fille du célèbre décorateur de théâtre Gordon Craig, etPatrick, en 1910, fils de Paris Singer, l’héritier du magnat des machines à coudre.

Le 19 avril 1913, ses enfants se trouvaient dans la voiture avec leur nourrice de retour d’une journée d’excursion pendant qu’Isadora était restée à la maison. La voiture fit un écart pour éviter une collision. Le moteur cala et le chauffeur sortit de la voiture pour redémarrer le moteur à la manivelle mais il avait oublié de mettre le frein à main ; dès qu’il démarra la voiture, celle-ci traversa le boulevard et termina dans la Seine. Les deux enfants, âgés de 7 et 3 ans, et leur nourrice moururent noyés.

Les Isadorables

En 1909 elle crée une école dans les environs de Paris, au château de Bellevue à Meudon, cadeau de Paris Singe. Elle n’y accepte que des enfants pauvres mais beaux, affirmant que « seule la beauté peut apprendre la beauté ».

Si l’école parisienne n’eut qu’une brève existence, celle-ci avait été précédée à Grunewald, en Allemagne, par une institution où elle enseigna sa philosophie de la danse à un groupe de jeunes filles qui donna naissance à sa célèbre troupe d’élèves, les Isadorables, avec lesquelles elle se produisait. Elle abandonna finalement la direction de l’établissement à sa soeur Elisabeth, non sans en avoir adopté les élèves, toutes issues de milieux pauvres, qui prirent légalement le nom de Duncan.

Amoureuse et scandaleuse

Provoquant souvent le scandale,  elle ne fait pas non plus un mystère de la longue liste de ses amants – et amantes, expliquant :

Les gens vertueux sont simplement ceux qui n’ont pas été suffisamment tentés ».

Bisexuelle, elle a d’ailleurs une longue histoire très passionnée avec la poétesse Mercedes de Acosta et était aussi probablement engagée dans une relation amoureuse avec l’auteur Natalie Barney.

Je crois que l’amour le plus élevé est une pure flamme spirituelle qui ne dépend pas nécessairement du sexe du bien-aimé. »

Dans My Life (New York, 1927), elle raconte, entre autres, sa très brève rencontre en septembre 1918 avec l’aviateur Roland Garros :

« Tous les matins, à cinq heures, nous étions réveillés par le brutal boum de la Grosse Bertha, prélude à un jour sinistre qui nous apportait de nombreuses nouvelles terribles du Front. La mort, les flots de sang, la boucherie emplissaient ces heures misérables, et, à la nuit, c’étaient les sirènes annonçant les raids aériens. Un merveilleux souvenir de cette époque est ma rencontre avec le fameux « As » Garros dans le salon d’une amie, lorsqu’il se mit au piano pour jouer du Chopin et que je dansai. Il me ramena à pied de Passy à mon hôtel du Quai d’Orsay. Il y eut un raid aérien, que nous regardâmes en spectateurs, et pendant lequel je dansai pour lui sur la place de la Concorde – Lui, assis sur la margelle d’une fontaine, m’applaudissait, ses yeux noirs mélancoliques brillant du feu des fusées qui tombaient et explosaient non loin de nous. Il me dit cette nuit qu’il ne pensait à et ne souhaitait que la mort. Peu après, l’Ange des Héros l’a saisi et l’a transporté ailleurs. »

Roland Garros devait en effet trouver la mort à l’issue d’un combat aérien quelques jours plus tard, le 5 octobre 1918.

Rouge !

En 1922 ses convictions l’entrainent vers l’Union Soviétique dont elle partage l’idéal social et politique, et elle s’y rend avec l’intention de fonder une troisième école. Le projet ne se concrétise pas cependant selon ses désirs, mais elle rencontre, à l’occasion de l’un de ses spectacles, le poète Sergeï Yesenin, de 18 ans son cadet, dont elle tombe amoureuse et qu’elle épouse afin qu’il puisse la suivre aux États-Unis.

Lorsque le couple regagna l’Amérique en 1923 l’accueil fut carrément hostile. Quand elle est apparue sur scène à Boston drapée de rouge, Isadora a été huée et insultée par toute la salle. Prise de fureur on raconte qu’elle exhiba sa poitrine nue en brandissant l’écharpe et en vociférant :

Elle est rouge !… Et moi aussi ! »

Ils se séparent l’année suivante, et on retrouve le cadavre du jeune poète en 1925 avec une balle dans la tête, sans qu’on sache vraiment s’il s’agit d’un suicide ou d’un assassinat.

Détruite par son alcoolisme qui s’aggrave sérieusement à cette époque, Isadora ne danse plus et devient plus célèbre pour ses frasques que pour ses apparitions artistiques. Elle partage son temps entre Paris et la Côte d’Azur, criblée de dettes, laissant derrière elle dans les hôtels des factures impayées. C’est alors que le destin à quatre roues s’empare une nouvelle fois d’elle…

Un jour de 1927, sur la Promenade des Anglais

Habituée à se parer de très longs voiles vaporeux, Isadora portant enroulée autour du cou une étole peinte par l’artiste russe Roman Chatlov prend place, le soir du 14 septembre 1927 à Nice, sur le siège arrière de la voiture d’un jeune homme dont elle s’est amourachée et qu’elle a surnommé Bugatti. Ignorant son nom avant de faire sa connaissance, elle lui avait donné celui de la voiture dans laquelle elle croyait qu’il circulait. Il s’agissait en fait d’une Amilcar GS 1924.
C’est la fin d’une agréable soirée, ellefait un dernier signe à ses amis et le véhicule démarre. Lorsque celui-ci prend de la vitesse quelques minutes plus tard sur la Promenade des Anglais, son écharpe qui flotte se prend dans les rayons d’une roue arrière et l’éjecte violemment sur la chaussée, où elle est quasi décapitée par l’étoffe qui l’a étranglée.
Selon ses proches qui se chargèrent de terminer la rédaction des Mémoires, ses derniers mots en montant dans la voiture auraient été:

Adieu mes amis, je vais à la Gloire ! »

« Hier au soir, Isadora Duncan partit se promener dans une auto de course. Mais l’écharpe qu’elle portait autour du cou, et qui d’abord flottait derrière elle, se prit soudain à la roue arrière et s’y enroula. Sans qu’elle pût ni appeler ni faire un geste, Isadora fut serrée si violemment qu’elle succomba presque aussitôt, étranglée. Mais, l’écharpe la tirant toujours, son corps bascula et finit par tomber sur la chaussée de la promenade des Anglais. On la releva abîmée, couverte de poussière de sang … » Petit Parisien, 15 septembre 192.

Troublante destinée auto-meurtrière, 15 ans après ses enfants, n’est-ce pas ?

Épilogue

Ses cendres reposent au Père Lachaise, près de ses enfants.

Son importante influence a inspiré de nombreux artistes et auteurs dans leurs créations de sculptures, bijoux, poésies, romans, photographies, aquarelles et peintures. Lorsque le théâtre des Champs Élysées a été construit en 1913, son portrait a été gravé par Antoine Bourdelle dans les bas-reliefs situés au-dessus de l’entrée, et peint par Maurice Denis sur la fresque murale de l’auditorium représentant les neuf muses.

Isadora Duncan par Antoine Bourdelle, bas-relief du théâtre des Champs-Elysées

Ce destin extraordinaire a été porté à l’écran en 1968 dans un film de l’Anglais Karel Reisz, Isadora, avec Vanessa Redgrave dans le rôle d’Isadora Duncan, Jason Robards (Paris Singer) et  Ivan Tchenko (Segueï Yesenin).

Et si vous voulez encore des stars, de l’émotion, du tragique, de l’intemporel et des belles histoires : sirotez le sirop de griotte et régalez-vous des chroniques sur

Bonne lecture !

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