Sulak par Jaenada : la parenthèse inattendue

Sulak par Jaenada 2Sachez pour votre gouverne, chers amis, qu’il prend parfois la fantaisie à Philippe Jaenada de jeter un coup d’oeil furtif au web-mag de la Griotte niçoise ni soumise. Pas ingrate, cette dernière ne raterait pour rien au monde le nouveau bouquin d’un des écrivains actuels les plus doués et les plus drôles. Surprise ! La dernière production dudit Jaenada est consacrée à l’étonnante vie de Bruno Sulak, prince de la voyoucratie des 80’s – ou quand un gangster atypique apporte une touche de classe au cœur du mauvais goût de ces années kitsch…

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Philippe Jaenada

Philippe Jaenada

La Griotte, qui connaissait la biographie rigoureuse à la Pierre Assouline, la biographie racoleuse à la Bernard Violet, la biographie plagiaire à la PPDA, était fort curieuse de découvrir comment l’auteur du mythique Chameau Sauvage avait abordé le genre. Autant vous dire franco qu’elle ne fut pas déçue : Sulak est sans conteste un des meilleurs Jaenada.

Foin d’anti-héros lesté d’un sac matelot ; cette fois, Philippe Jaenada dispose d’un vrai sujet totalement étranger à sa propre vie. Une aubaine pour ses lecteurs car, aux yeux céruléens de la Griotte, il commençait à avoir fait le tour des états d’âme d’Halvard Sanz et de ses avatars successifs.

La réussite de ce succulent Sulak repose sur un double constat :

– Le virtuose de la parenthèse gigogne a su conserver son style inimitable ponctué de formules poético-drôlatiques dont il a le secret. Ainsi, page 29, à propos du coup de foudre de Stanislas, père manchot de Bruno Sulak :

Il a compris tout de suite qu’ils étaient faits l’un pour l’autre : elle avait la taille si fine qu’il ne fallait pas plus d’un bras pour en faire le tour ».

– Dans le même temps, Jaenada s’est de toute évidence livré à un minutieux travail de recherche, il a exhumé tous les articles de presse et visionné tous les reportages télé de l’époque tout en rencontrant les témoins clés encore de ce monde. Oui, vous ne rêvez pas, l’ours chroniqueur du monde des bistrots s’est mué, un soir de pleine lune, en historien méticuleux, mi-enquêteur de terrain mi-rat de bibliothèque !

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Voilà du boudin

Sulak par JaenadaLe fruit de ce travail de romain est la passionnante histoire de Bruno Sulak, gentleman-braqueur charismatique qui bascule en mai 1978 dans la délinquance de haut vol (à main armée) à cause d’un ferry raté à destination de la Corse.

Il est jeune, il est beau, il est alors le brillant légionnaire parachutiste Bernard Suchon (Jaenada a raison « ça sonne un peu moins bien »), caporal au 2e REP de Calvi, qui a pris quelques jours de perm’ pour se rendre nuitamment sur le continent saluer ses parents. A son grand dam, ses virils compagnons qui sentent bon le sable chaud sautent sur Kolwezi pendant son absence… Effondré et honteux, Sulak n’imagine pas une seconde pouvoir dignement se représenter devant ses frères d’armes. Il déserte.

Précoce voleur de mob Peugeot dans sa jeunesse, « il prend la déviation qui le conduira vers le banditisme et les plus grands braquages du vingtième siècle. » (p. 106).

Suit alors un parcours hors-la-loi hors du commun : hold-up de plus en plus audacieux, évasions spectaculaires, amours clandestines, cavales aventureuses jusqu’à un tragique épilogue sujet à polémique. La vie de Bruno Sulak est un roman, un roman signé Jaenada au sommet de son art.

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Sulak l’aimant

Si l’auteur est en totale empathie avec son héros, il émaille son récit d’une galerie de portraits attachants :

  • celui de Stanislas Sulak, père courage de Bruno et héros de la guerre d’Indochine ;
  • celui de Novica Zivkovic, alias Steve, alias le Grand, indéfectible complice d’un Sulak qui aimantait les amitiés les plus fortes (le Serbe osera jouer un rôle de flic dans Le Professionnel, belmonderie rythmée par Morricone, alors qu’il est recherché par la police parisienne) ;

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Novica Zivkovic dans Le Professionnel. « Dans la scène finale du film, tournée dans le parc
du château de Maintenon, en Eure-et-Loire, Lautner lui offre presque un gros plan, juste derrière l’acteur
Michel Beaune, autre ami de Belmondo, qui joue le capitaine Valeras. Il porte un bon calibre coincé
dans la ceinture de son pantalon, et écarte le pan de son blouson pour qu’on le voie bien. »
(p. 226)

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  • Griotte en prisoncelui de la belle Thalie, grand amour de Bruno, qui se postera devant la prison de la Santé, face à la cellule de son homme, pour lui hurler son amour. « Si un lecteur me dit un jour que c’est mièvre, je lui arrache la langue avec les dents » menace un Jaenada étonnamment fleur bleue ;
  • celui du commissaire Moréas, flic de principes qui nouera des relations d’estime réciproque avec celui qu’il traque (cliché ? Appelez La Palisse secours !).

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Comme on ne se refait pas, Jaenada ne peut s’empêcher de glisser, l’air de rien et mine de tout, de petites anecdotes sur sa vie à lui, un poil plus pépère que celle de Sulak. Le contrepoint est sympathique car ces brèves digressions sont rédigées avec cette distance ironique propre à l’auteur.

Le 25 mai 1964, je nais, à Saint-Germain-en-Laye. Mais en l’occurrence, on s’en fout un peu ». (p.48)

Au final, Philippe Jaenada nous emballe sur un terrain qu’on ne lui soupçonnait pas. Alors simple parenthèse ou nouvelle veine ?

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Bonus pour les Niçois

Outre la place Vendôme et l’avenue Montaigne à Paris, Bruno Sulak avait un faible pour la Riviera. C’est ainsi que vous pourrez découvrir comment il tapota le ventre d’Enrico Macias à l’aéroport de Nice ou commis son plus beau braquage à Cannes, sur la Croisette, habillé en joueur de tennis :

Je suis entré en tennisman du dimanche, et je suis ressorti avec la fortune de Björn Borg » (p. 350)

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Cliquez sur l'image et mettez le son pour retrouver l'actualité INA du casse de Cannes

Cliquez sur l’image et mettez le son pour retrouver l’actualité INA du casse de Cannes, même si Noël Mamère et le journaliste donnent du yougoslave au Sulak Français ascendant Polak !

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Enfin, pour la bonne bouche, l’affaire Spaggiari version Jaenada… Comme tous les Niçois s’en souviennent, le bon Albert avait dévalisé la Société Générale de l’avenue Jean Médecin en s’infiltrant par les égouts. Arrêté, il est défendu par un certain Jacques Peyrat, avocat et futur maire de Nice, mais parvient à se faire la belle en sautant par une fenêtre et en fuyant à bord d’une moto pilotée par un complice.

Sulak par Jaenada 2Espiègle, Jaenada précise :

Une étrange rumeur a circulé des années plus tard : le pilote de la moto n’aurait pas été Michel dit le Toq ou Toq-Toq, mais Christian Estrosi. C’est faux. Ça aurait fait beaucoup de maires de Nice dans l’histoire, quand même. » (p. 97)

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  • Sulak de Philippe Jaenada, éditions Julliard (22 août 2013), 496 pages, 22€.

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Bruno Sulak

Bruno Sulak

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Je n’ai peut-être pas choisi le bon moyen. J’aurais dû peindre ou écrire. Pour être en marge mais toléré. » Bruno Sulak

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Griotte en prison

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