Du mal peut-il sortir du bien ?

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Dans un roman hautement passionnant qui tient autant de Dickens que de Dostoïevski, de Céline que de Shakespeare, en version Franco-espagnole, Juan Manuel de Prada raconte l’histoire de son pays comme personne. En plongeant dans Une imposture, aux côtés de son héros plus miteux et opportuniste que grandiose, Antonio, on traverse la grande Histoire et la guerre qui broie les destinées ou illumine les sans grades, des bas-fonds de Barcelone aux camps de Staline, de la division Azul au front russe. Voleur à la tire sans avenir, Antonio s’associe et s’amourache de Carmen, qui l’aide à détrousser de riches pigeons venus s’encanailler à Madrid dans les années 30. Endossant un meurtre commis par la torride Carmen, il s’enrôle dans la Division Azul aux côtés des Allemands, subit les horreurs du front Russe, puis ceux des camps de prisonniers de l’Armée Rouge et rentre en Espagne sous l’identité d’un richissime héritier, Gabriel Mendoza….

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Du mal peut-il sortir du bien ? C’est cette question qui hante Antonio et qui accompagne ses aventures et ses rencontres.

On n’échappe pas aux descriptions déchirantes des conditions de vie dans les camps, sous la mitraille du front, dans les abysses glaciales de l’hiver russe.

L’odeur âcre du sang et de la chair brûlée par ces tirs à bout portant le noyait dans une sorte de béatitude désaxée ; il comprenait maintenant que la guerre pût être considérée comme le plus beau des sports, parce que d’elle surgit l’homme dépouillé des mollesses et des duplicités de la civilisation, l’homme nu et sincère tue sans haine et meurt sans peine, dans une joie de tuer et de mourir semblable à celle de l’enfance. »

On frémit devant les trahisons et les humiliations des uns et des autres, poussés par une destinée qui les dépasse, par une époque qui les bouscule et qui transforme des âmes bien nées en criminels, des ingénues enamourées en victimes broyées, des honnêtes citoyens en crapules et des petits malfrats en grands imposteurs.

La faim, qui l’avait d’abord fait se tordre de douleur, en lui donnant l’impression que ses nerfs étaient frictionnés à la paille de fer, finit par lui devenir de plus en plus légère, malgré étourdissements et nausées, comme si le simple fait de respirer l’enivrait. Au bout de quinze jours sans nourriture, l’autophagie, ou inversion métabolique du processus digestif, commença ; son organisme se nourrit de lui-même, du fer de son sang, du calcium de ses os, en un ultime effort pour rester en vie. De temps en temps, le judas de la porte s’ouvrait et un oeil immobile le scrutait pendant un long moment avec une curiosité scientifique, guettant peut-être l’instant où l’ultime fil auquel tenait sa raison se romprait et où, brisé, il appellerait à l’aide. Mais ce dernier fil s’était depuis longtemps rompu, et son esprit exténué était une aigrette dans le vent, un papillon aux ailes effilochées qui, après avoir pondu, se résigne à mourir sans avoir pu reprendre son vol. »

On s’émeut devant la destinée des femmes qui traversent la vie d’Antonio-Gabriel : Carmen, Consuelito, Amparo, Nina et même Ava Gardner « résolue à chasser la gueule de bois de l’an décrépit d’une bonne cuite d’an nouveau, et traînant à sa suite une ribambelle de Gitans d’opérette aux coups de glotte automatiques, de crapuleuses marquises, de toreros d’outre-gloire ou encanaillés, de casseurs et de larbins satyriasiques, tâte-culs et cunnilinguseux qui formaient sa cohorte madrilène ».

Parce que c’est aussi une formidable histoire d’amour(s), de manipulations, de velléités d’indépendance féminine, et d’aventures humaines sous la chape de plomb du franquisme. Et aussi une bataille d’idéaux déçus ou galvanisés, du communisme le plus pur au catholicisme le plus ancré dans le quotidien. Juan Manuel de Prada fouille l’âme humaine là où elle est la plus noire, et plante ses mots comme des couteaux tranchants dans les sentiments.

415HOnnIIRL._Elle s’était tant de fois sentie atrocement seule, et pourtant toujours amoureuse de lui ; pendant lesquelles elle avait tant de fois désiré mourir, tandis que se fanaient sa vertu et son corps et qu’elle continuait pourtant de l’aimer ; pendant lesquelles elle lui avait offert en sacrifice le moindre instant de découragement, chaque tentation écartée, chaque plaisir refusé et chaque désir repoussé, sans pourtant cesser de l’aimer. « 

C’est un livre passionnant, porté par une fougue romanesque et historique irrésistible, et une langue riche et éblouissante, fort « bellement » traduite par Gabriel Iaculli.

LE livre à emporter sous les parasols et les abribus cet été ! Foi de Griotte.

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  • Une imposture de Juan Manuel de Prada, éditions du Seuil (avril 2014), 508 pages, 23,50€.

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6 commentaires to “Du mal peut-il sortir du bien ?”

  1. Cette critique est intelligente, et donc convaincante. Merci. Je vais acheter et lire ce roman.

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  2. Vous ne serez pas déçu !! C’est vraiment un excellent livre… que je me suis déjà empressée de prêter…

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  3. Le bénéficiaire du prêt me l’a confirmé. Lui aussi est impatient. Moi, j’achète ce bouquin incontinent.

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  4. Mais vous pouvez l’acheter même si tout va bien pour votre santé ! 😉

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  5. ça me tente vraiment, j’aime comment tu en en parles … Je vais l’acheter et bien sûr le savourer !

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  6. Me fondant sur la qualité de l’analyse publiée ce matin, et sur les remarques formulées par les correspondants qui m’ont précédée, je mesure comme s’impose une critique régulière de livre par toi, chère Griotte. Disons une fois par semaine, chaque jeudi ou chaque samedi, en tout cas toujours le même jour.

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