Modiano, prix Nobel et… fan de Nice

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Patrick Modiano vient de recevoir le prestigieux Prix Nobel de Littérature quelques années après le très niçois Jean-Marie Gustave Le Clézio. Oui et alors ? Il n’est pas niçois le très parisien Modiano. Ben non, mais pourtant la capitale azuréenne est le cadre de nombre de ses romans car il y a souvent séjourné, comme sur toute la Côte d’Azur. Curieusement, il a qualifié la ville de « dernier décor d’une pièce de théâtre trouble ». Alors pour saluer ce prix Nobel de littérature, décerné « pour l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables » la Griotte vous propose de relire Livret de famille, Rue des boutiques obscures (Prix Goncourt) et surtout Dimanches d’août qui ont pour cadre Nice la belle.

Dans le dernier chapitre de Livret de famille le narrateur, en compagnie de sa femme et son bébé, prend un taxi à l’angle du boulevard Gambetta, pour aller au jardin des Arènes, tout en haut du quartier de Cimiez. Suit alors une course bien insolite. Le chauffeur du taxi effectue un énorme et illogique détour, passant devant la cathédrale russe située dans la partie ouest de Nice, cependant que Cimiez et le jardin se trouvent exactement à l’autre bout de la ville, dans la partie est. Se cristallise alors, grâce à ce temps bizarrement gaspillé, une sensation de déjà-vu bientôt doublée d’une vision kaléidoscopique du vingtième siècle :

Oui, j’avais séjourné dans cet hôtel, il m’en restait une vague réminiscence et l’impression étrange que j’avais, en ce temps-là, une femmes et une petite fille, les mêmes que celles d’aujourd’hui. Comment retrouver les traces de cette vie antérieure ? Il aurait fallu consulter les vieilles fiches de l’hôtel Gounod. Mais quel était mon nom à l’époque ? Et d’où venions-nous tous les trois ? (…) Je me souviens de tout. Je décolle les affiches placardées par couches successives depuis cinquante ans pour retrouver les lambeaux des plus anciennes. Nous passions devant ce qui fut le Winter-Palace et j’ai vu les jeunes Russes poitrinaires de mil neuf cent dix. Le taxi a ralenti, s’est arrêté. Nous étions arrivés au jardin des Arènes. » (Livret de famille)

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Pedro et Denise, les protagonistes de Rue des boutiques obscures se sont mariés dans la petite église russe de la rue Longchamp. Puis Hutte, ange gardien du personnage principal et détective privé à la retraite, s’établit à Nice, où il finira bien curieusement par postuler une place de bibliothécaire dans la même petite église.

Mon cher Guy, j’ai bien reçu votre lettre. Ici, les jours se ressemblent tous, mais Nice est une très belle ville. Curieusement, il m’arrive de rencontrer au détour d’une rue telle personne que je n’avais pas vue depuis trente ans ou telle autre que je croyais morte. Nous nous effrayons entre nous. Nice est une ville de revenants et de spectres, mais j’espère n’en pas faire partie tout de suite. » (Rue des boutiques obscures)

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Jean, le narrateur de Dimanches d’août, est photographe et prépare un album sur les plages fluviales des environs de Paris. Pour ce faire, il est descendu dans un petit hôtel à La Varenne, tout près des bords de Marne. Au cours de son reportage, il fait la conquête de Sylvia, rencontrée à la piscine locale. Sylvia est à ce moment-là encore marié à un homme d’affaires glauque au nom de Villecourt. Obstacle néanmoins cavalièrement surmonté la nuit où Sylvia déleste son époux d’un diamant de grande valeur nommé la Croix du Sud, pour s’en aller refaire sa vie avec Jean. Après quelques pérégrinations, le couple décide de s’installer provisoirement à Nice afin d’y monnayer le bijou volé, dont le nom n’augure au demeurant rien de bon.

C_Dimanches-daot_6145Jean et Sylvia se retrouvent d’abord à la Villa Sainte-Anne, rue Caffarelli, et se croient en toute sécurité dans le jardin d’Alsace-Lorraine :

Les matins de soleil, nous allions lire les journaux sur un banc du jardin d’Alsace-Lorraine, près du toboggan et des balançoires. Là, au moins, nous n’attirions l’attention de personne. En guise de déjeuner, nous mangions des sandwiches dans un café de la rue de France. Puis, nous prenions un autobus jusqu’à Cimiez ou jusqu’au port et nous nous promenions sur les pelouses du jardin des Arènes ou à travers les rues du vieux Nice. Vers cinq heures du soir, rue de France, nous achetions des romans policiers d’occasion. Et comme la perspective de rentrer à la pension Sainte-Anne nous accablait, nos pas nous entraînaient toujours sur la Promenade des Anglais.

Dans l’encadrement de la baie vitrée, les grilles et les palmiers du jardin du musée Masséna se découpent sur le ciel. Un ciel d’un bleu limpide ou un ciel rose de crépuscule. Les palmiers, peu à peu, deviennent des ombres avant que le lampadaire au coin de la Promenade et de la rue de Rivoli ne jettent sur eux une clarté froide. Il m’arrive encore d’entrer dans ce bar par la porte en bois massif de la rue de Rivoli, pour éviter de traverser le hall de l’hôtel. Et je m’assieds toujours face à la baie vitrée. Comme ce soir-là, avec Sylvia. Nous ne détachions pas les yeux de cette baie vitrée. Le ciel clair et les palmiers contrastaient avec la demi-pénombre du bar. Mais au bout d’un moment, une inquiétude m’avait saisi, une impression d’étouffement. Nous étions prisonniers d’un aquarium, et nous regardions à travers sa vitre le ciel et la végétation du dehors. Nous ne pourrions jamais respirer à l’air libre. J’avais été soulagé que la nuit tombât et obscurcît la baie vitrée. Alors toutes les lumières du bar s’étaient allumées, et sous ces lumières vives, l’inquiétude se dissipait. » (Dimanches d’août)

 

Ils y rencontrent un drôle de couple, les Neal. On les retrouve au Négresco, place Masséna, deux lieux où ils tombent nez à nez avec Villecourt. Puis dans un piano bar sur la Promenade des Anglais, au Coco Beach près du port.

Toute la baie des Anges s’ouvrait devant Sylvia et moi avec ses trous d’ombre et ses lumières plus vives, par endroits. Des projecteurs éclairaient les rochers et la pièce montée du monument aux morts au pied de la colline du Château. Là-bas, le jardin Albert-Ier était illuminé ainsi que la façade blanche et le dôme rose du Negresco. » (Dimanches d’août)

Enfin après avoir presque vendu le diamant, Sylvia disparaît, mystérieusement. Jean la cherche à Cimiez, dans le Vieux Nice. A-t-elle été enlevée ? S’est-elle enfuie volontairement ?

Dans tout le roman, Modiano y décrit Nice comme une ville plutôt triste et pluvieuse, mais aussi cosmopolite, composite, le Nice de l’exil, des Russes, des étrangers. Un excellent bouquin en tous cas que la Griotte a découvert il y a peu grâce à une amie attentionnée !

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4 Responses to “Modiano, prix Nobel et… fan de Nice”

  1. Nous pouvons être très fiers, c’est un très grand écrivain français !

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  2. On trouve également un bel article sur Modiano dans l’ouvrage « Sur les pas des écrivains de Nice et des Alpes-Maritimes » paru aux Editions Alexandrine 😉

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  3. Bon sang mais c’est bien sûr !!! Une bible incontournable !

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