1 week-end, 2 supers filles, 2 supers bouquins – 2e partie

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Hier la Griotte vous dévoilait la première star de ce duo de fille réuni par la magie des mots et les connexions complexes du cerveau griottin : Yannick Grannec pour son excellent bouquin Le Bal Mécanique. Aujourd’hui, c’est une autre azuréenne, Niçoise même, Sylvie le Bihan qui passe sur le grill de lecture de la Gri(ll)otte avec son dernier roman qui sort dans quelques jours : Qu’il emporte mon secret. Un roman magnifique qui prend aux tripes dès les premières pages, et qui tient en haleine jusqu’au bout….

Qu’il emporte mon secret, un titre guimauve à la Guillaume Musso, pour un roman qui n’a rien de sirupeux. On est plutôt ici dans le vénéneux. En fait il aurait pu s’appeler : Ouch ! ou bien Dissociation fatale. Le poison qui coule dans les veines de l’héroïne depuis tant d’années a été inoculé il y a 30 ans, par trois jeunes brutes dans un camping. Un viol resté secret, et quasiment occulté, qui ressurgit et se révèle à la faveur d’une lettre et d’un atelier d’écriture…

Un 14 juillet effroyable…

7 décembre 2015, Hélène, écrivaine, doit comparaître dans deux jours au tribunal pour témoigner au procès de Joël Domois. Dans une chambre d’hôtel de Grenoble, insomniaque, elle se remémore peu à peu des souvenirs dramatiques vieux de trente ans, qu’elle avait occultés.

Mercredi, je suis appelée à comparaître. Ça sonne faux, tout semble terriblement décalé. L’impression tenace qu’on parle de quelqu’un d’autre, que ça ne me concerne pas, comme si mon histoire ne m’avait jamais appartenu. Je réalise que depuis ce 14 juillet 1984 je n’ai fait que l’effleurer et la vivre à distance. J’étais cachée dans une zone grise, inclassable, un tampon entre mémoire et oubli. Trente et un ans à me raconter une autre vie en omettant les dégâts d’un soir d’été. « 

41kxws7-qgl-_sx340_bo1204203200_Elle n’avait que 16 ans. On l’a retrouvée, quasi morte, au fond d’un ravin après cette nuit d’horreur du 14 juillet 1984. Depuis elle a vécu comme elle a pu, égrainant les amants de passage comme elle égraine aujourd’hui la liste des films de Ronet, Ventura, Denner ou Mastroianni pour essayer de s’endormir dans sa chambre d’hôtel grenobloise. Elle décide d’écrire une lettre à un amant de passage, Léo, pour lui révéler un secret qui la hante depuis tant d’années.

« Je ne peux pas t’expliquer pourquoi, pas maintenant, mais sois patient, je te raconterai dès que j’aurai trouvé les mots. J’ai besoin de respirer, encore un peu, un autre air que celui, étouffant, de l’été 1984, celui que j’avais refoulé et que j’ai retrouvé dans une salle de la prison de Nantes, il y a trois semaines ».

C’est le quatrième livre de Sylvie Le Bihan. Dans chacun des trois romans, on découvre un peu plus sa vie intime, de sa personnalité, livrées par petites touches dont on ne sait pas très bien si elles sont autobiographiques mais qu’on ne peut imaginer totalement inventées tant elles résonnent de sincérité et de pudeur à la fois.

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Emma, Marion, Hélène… et Sylvie

La Griotte avait déjà beaucoup apprécié son premier roman : L’Autre (Le Seuil 2014) qui évoquait la liaison destructrice d’une femme, Emma, avec un pervers narcissique, sur fond de 11 septembre. Elle s’était déjà délectée de La petite bibliothèque du gourmand (Flammarion, 2013), anthologie des auteurs gourmands présentée par le célèbre chef Pierre Gagnaire dont elle partage la vie. Elle avait vibré sur la tristesse profonde de Marion dans Là où s’arrête la terre. Avec Qu’il emporte mon secret, c’est Hélène qui livre ses tripes…

« Je croyais naïvement que les souffrances de mon passé ne resurgiraient jamais, je m’étais accomodée du souvenir d’une nuit en bloquant le mal qui avait tenter de s’infiltrer, le mot « viol » me servait de bouclier. On appelle ça la résilience, mais maintenant je sais que ce n’était qu’une pause, un pauvre petit arrêt-pipi sur le bas-côté. »

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Au-delà des émotions, des blessures de ce viol, évoquées avec autant de pudeur que d’acérité, il y a aussi dans les mots de Sylvie Le Bihan, les prises de conscience d’une quadra en plein désarroi sentimental, son premier rapport sexuel en classe de 3e B au temps où elle se rêvait modèle de David Hamilton (!), ses expériences libertines et/ou amoureuses qui occultaient la souffrance passée et lui faisaient renoncer « à l’insouciance, à la joie, à la spontanéité », les salons du livre à Briançon, la prison de Nantes, la vilaine tour Perret à Grenoble….

« J’ai l’intime conviction que c’est affreux, d’aimer. L’idée que tout notre bonheur repose sur l’autre, que notre éclat dépende de lui, que son départ doivent immanquablement nous laisser la mine défaite et le coeur en miettes, tout ça m’effraie. »

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C’est aussi la douce poésie de ses descriptions des rivages méditerranéens qui ne laissent pas une Griotte (niçoise ni soumise) indifférente : le Conservatoire de Nice, l’hôpital Lenval, le lycée Masséna y sont évoqués. Parce que Sylvie Le Bihan est, comme son nom ne l’indique pas, Niçoise. Née et élevée à Nice d’un père Breton pure souche, des Côtes d’Armor et d’une mère aux origines russes.

« Mon père, qui a connu Louis Guilloux et patiemment recueilli les souvenirs de son voyage en URSS aux côtés de Gide en août 1936, cet homme, plus jeune bachelier de France et agrégé de lettres modernes qui rêvait d’un avenir brillant sous le soleil de la Méditerranée, a passé sa vie à enseigner le français aux lycéens incultes du Parc-Impérial. Ce même homme somnole maintenant sur les bancs installés au-dessus des galets brûlants de la Promenade des Anglais. La bouche ouverte, la tête en arrière et les mains croisées sur ses cuisses, le Breton exilé est entouré de vieux pieds-noirs d’Algérie, qui s’assoient silencieux face à la mer en rêvant à l’autre côté, à cette terre baignée de soleil au parfum des orangers et qu’ils ne reverront plus. »

 

« En baissant les yeux, j’ai croisé les tiens et leurs paupières de velours. Je n’avais pas remarqué qu’ils avaient la forme de ces amandes fraîches des bords de la Méditerranée dont je caressais longuement les enveloppes d’un vert délavé avant de de goûter leur amertume en croquant dedans à pleines dents. »

 

Mais c’est bien sûr enfin, et surtout, l’évocation de son viol et de sa douleur intérieure que Sylvie Le Bihan maîtrise à la perfection dans son troisième roman. Sa confession épistolaire éclaire le réflexe de dissociation qu’elle a vécue pendant l’horreur, ce mécanisme qui vous déconnecte de vous-même lorsque l’insoutenable s’empare de vous. Elle n’évoque jamais directement le viol lui-même mais décrit tout de l’intérieur, tel qu’elle l’a ressenti avec ses odeurs, ses sons… et tout ce qui ne se dit pas.

« Le bruit des pales et une voix au loin qui prévient l’hôpital de mon arrivée. J’entends la liste des dégâts, je sais bien que j’ai été violée, mais je suis encore en dehors de moi, comme quelques heures plus tôt, quand, perchée sur le mur des douches du camping, j’observais, en voyeuse, ce qu’ils me faisaient. Une expérience inexplicable. »

Autant vous dire tout de suite, on n’est pas chez Sophie Davant dans une confession intime brute et empathique d’une femme victime de viol. On est dans un roman fort, très fort, qui comme un coup de poing dans l’estomac empêche de respirer, laisse des traces indélébiles dans l’esprit… bien après avoir tourné la dernière page. Bien après le coup de théâtre final…

Un magnifique livre, intelligent et diablement bien écrit, dans toutes les librairies dès jeudi prochain !

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Sylvie Le Bihan est née le 30 août 1965 à Nice. Elle est écrivaine et dirige les projets internationaux des restaurants de son mari Pierre Gagnaire. L’Autre, paru en 2014, avait obtenu le prix du premier roman à la Forêt des Livres et est en cours d’adaptation pour le cinéma.

À lire aussi : un très bel article /portrait dans Libération sur Sylvie : cliquez ici.

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Sylvie Le Bihan Gagnaire et son mari, l'excellent et délicieux Pierre Gagnaire

Sylvie Le Bihan Gagnaire et son mari, l’excellent et délicieux Pierre Gagnaire

Petit message personnel : Bravo Sylvie bien sûr, je suis bluffée…j’espère que tu l’as compris ! Et merci à Sophie Choisnel de m’avoir envoyé de force le premier livre de Sylvie… parce que vous saviez, vous, qu’elle était une Niçoise ni soumise que j’aurais plaisir à rencontrer dans ses pages comme dans la vie… J’en suis très fière !

 

 

 

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