Écrivains, écrits vains ?

Qu’est-ce qu’être écrivain de nos jours en France ? Comment exercer ce métier ? Telles sont les questions posées par une passionnante enquête sociologique menée par Gisèle Sapiro et Cécile Rabot auprès des institutions et des professionnels du livre. La Griotte, écrivaine, chroniqueuse, rédactrice, ou comme elle aime à se définir elle-même : auteur-compositrice-interprète de mots, a savouré les conclusions de cette étude et vous les livre…

Plumassier ou écrivain ?

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Premier constat de l’enquête : en France, un écrivain est un métier de vocation, fondé sur le désintéressement. Un être totalement dématérialisé qui vivrait d’amour des belles lettres et d’eau fraiche, voire de whisky. Lorsqu’au XIXe siècle, les auteurs de romans-feuilletons comme Zola étaient payés à la ligne et multipliaient les dialogues et les descriptions pour améliorer leur rémunération, on les traitait de plumassiers, de mercenaires de la plume.

La conception française du métier d’écrivain est toujours marquée par cette vision romantique. Comme si un vrai écrivain devait être un jeune aristocrate rentier, animé d’une force irrésistible qui le pousse à noircir des centaines de pages, sans se préoccuper d’avoir des lecteurs, ni d’être édité, et encore moins d’en tirer un quelconque bénéfice. C’est une grosse différence avec les États-Unis ou l’Allemagne où les écrivains sont plus professionnalisés.

 

Au États-Unis, l’enquête indique que les études universitaires prévoient depuis le début du XIXe siècle des formations de « créative writing » (« écriture créative »). En France, on considère que l’écriture ne s’apprend pas, qu’elle relève exclusivement du don ou du talent. Et l’idée d’apprendre à écrire suscite toujours le scepticisme. Scepticisme largement véhiculé par les écrivains eux-mêmes alors qu’ils animent régulièrement des ateliers d’écriture dans les écoles ou les prisons.

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Pourtant ça change…

Les formations à l’écriture créative font aujourd’hui l’objet de diplômes universitaires, tel ce master « Création littéraire » créé en 2013 à l’université Paris-8. Et lorsque Leïla Slimani, lauréate du prix Goncourt 2016 a déclaré être passé par un atelier d’écriture organisé par son éditeur, Gallimard, les demandes d’inscription ont fortement augmenté pour cet atelier.(cliquez ici pour voir le site de ces ateliers)

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Je venais de terminer un ­roman qui avait été refusé par le Seuil, et j’étais assez découragée. Ma famille a vu une ­publicité pour les Ateliers de la NRF et m’a offert l’inscription pour mon anniversaire, en ­espérant me redonner l’envie d’écrire. J’y suis d’abord allée un peu circonspecte, car j’étais réticente à l’idée de lire en public mes textes. Mais tout s’est très bien passé. C’est très différent des ateliers de creative writing à l’américaine, où vous travaillez sur des thèmes, où on vous donne des trucs et des recettes et où l’on vous note » explique l’écrivaine dans le Monde du 3 mars 2017.  Il ne faut pas y aller pour ­apprendre vraiment à écrire. C’est surtout une forme de ­sociabilité, une façon de sortir de la solitude de l’écriture et de partager ses interrogations. On fait des exercices, comme “écrire un incipit”, et l’atelier finit par l’écriture de toute une nouvelle. J’y ai trouvé quelques clés, qui m’ont fait comprendre pourquoi, sans doute, mon premier manuscrit avait été refusé. » termine la lauréate du Goncourt 2016.

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Moi, écrivain vain ?

Or, on ne peut pas s’autoproclamer écrivain. Il faut que d’autres vous reconnaissent comme écrivain. En premier lieu l’éditeur, qui détient le principal pouvoir de publier un livre et de le soutenir dans les médias. Puis les critiques littéraires, les jurys de prix littéraires, les commissions qui attribuent les bourses. Et également les libraires, les bibliothécaires, les organisateurs de festivals qui vous invitent à des séances de signature. Et enfin les lecteurs qui vous reconnaissent comme tel dans les salons du livre ou les rencontres en librairies et font la queue religieusement pour échanger quelques mots avec vous et repartir avec quelques mots griffonnés sur la page de garde.

Paradoxalement, la tendance à la professionnalisation s’accompagne d’une précarisation extrême du métier liée à la surproduction du nombre de livres, des chiffres de ventes en baisse pour chaque livre, et donc des revenus des auteurs payés au pourcentage, d’autant plus qu’ils ne sont pas en mesure de négocier. De nombreux écrivains selon l’étude sont contraints d’exercer un métier plus ou moins lié à l’écriture comme l’enseignement, l’édition, la traduction ou l’écriture de scénarios.

D’autres bouclent leurs fins de mois en multipliant l’animation d’ateliers d’écriture, les résidences, les conférences, les lectures publiques, les rencontres-débats. Car parallèlement à la multiplication des festivals, l’idée que ces prestations devaient être rémunérées a beaucoup progressé. Avant il s’agissait d’un travail dont tout le monde profitait : le comédien qui lit un extrait du livre, l’animateur de la rencontre, l’interprète éventuel, tout le monde était payé, sauf… l’auteur.

« La rémunération s’est peu à peu imposée. Aujourd’hui le Centre national du livre et la Sofia, qui perçoit et répartit le droit de prêt en bibliothèque, en font un des critères d’attribution de leurs aides aux manifestations littéraires. Et une lettre ministérielle de 1998, reformulée par une circulaire de 2011, permet que ces activités soient rémunérées en droits d’auteur pour les écrivains dont les revenus principaux proviennent de leur activité littéraire. » précise Gisèle Sapiro coresponsable de travail de recherche.

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  • Profession ? Écrivain, sous la direction de Gisèle Sapiro et Cécile Rabot, CNRS Editions, 364 p., 26 €.

 

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One Comment to “Écrivains, écrits vains ?”

  1. A quand le 1er livre d une longue saga de notre Griotte si prolifique et tant appréciée….?

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