Splendeur et décadence du plombier devenu empereur des manuscrits

 

Gérard Lhéritier aurait dû être plombier-zingueur dans la Meuse comme son père et son grand-père. Mais il a d’autres ambitions, et d’abord celle de s’installer à Nice. Après quelques années dans l’armée, il devient vendeur de diamants à Strasbourg puis vendeur de timbres à Monaco, avant de de devenir riche et célèbre en créant Aristophil pour finir par être mis en examen pour blanchiment et escroquerie en bande organisée. Histoire d’un Madof du livre ancien.

 

« En 1990, en passant devant une boutique du côté de Drouot, j’ai découvert les ‘ballons montés’, ces lettres que les Parisiens envoyaient par montgolfière durant le siège de 1870. De fil en aiguille, j’ai commencé à acheter celles de Théophile Gautier, de Victor Hugo et d’Edouard Manet. C’est alors que j’ai eu l’idée de lancer Aristophil. »

raconte-t-il à l’Express en 2013.

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Un placement juteux à 40% d’intérêts

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Gérard Lhéritier, poursuivi aujourd’hui par la justice, ici devant un manuscrit des contrats de mariage et de divorce de Napoléon. Photo Nice-Matin

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L’idée est simple : il s’agit de créer des collections de manuscrits et de vendre celles-ci selon le principe de l’indivision. Moyennant un ticket d’entrée de 2 500 euros, un investisseur acquiert collectivement des manuscrits pour une durée de cinq ans et profite ainsi de la fiscalité avantageuse réservée aux oeuvres d’art, la société promettant tacitement de les lui reprendre au terme de cette période. Aristophil s’engage à lui servir 8 % d’intérêt par an et conserve les manuscrits, exposés pour certains au musée des Lettres et Manuscrits, tandis que l’Institut du même nom s’occupe de les valoriser par des expositions et des publications. De son côté, un réseau de 1 800 conseillers en gestion de patrimoine indépendants (CGPI), Art Courtage France, filiale de Finestim, se charge de vendre cette « solution alternative de diversification patrimoniale » en assurant aux petits épargnants que le marché du manuscrit connaît une croissance continue et que, par conséquent, les collections ne peuvent que prendre de la valeur au fil du temps. La mécanique est parfaitement rodée.

Le tout est défiscalisé et n’entre pas dans le calcul de l’ISF. Beaucoup croient avoir découvert la poule aux oeufs d’or. Les chèques arrivent par milliers au siège d’Aristophil.

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Manuscrits à gogo et name dropping pour gogos

Remise du Grand Prix des Lettres et Manuscrits

En 2004 il ouvre un un Musée des Lettres et Manuscrits, boulevard Saint-Germain, à Paris. Il y présente un millier de documents extraits d’un fonds de 135 000 pièces parmi lesquels les deux Manifestes du surréalisme d’André Breton, la dernière correspondance d’Antoine de Saint-Exupéry, le manuscrit d’Albert Einstein ayant mené à la théorie de la relativité ou le testament de Louis XVI. Il y reçoit des personnalités du monde entier et trois anciens présidents de la République française : Nicolas Sarkozy, François Hollande et Valéry Giscard d’Estaing.

Pour harponner des grands noms, il crée le « Grand prix de l’Institut des Lettres et Manuscrits » qu’il dote richement et fait des dons considérables comme celui de 2,5 millions d’euros à la Bibliothèque Nationale de France. Il organise aussi des lectures publiques par des comédiens célèbres : Jacques Weber, Elsa Zylberstein, Emmanuelle Béart ou Fanny Cottençon, qu’il paye royalement pour cette prestation (3500€ par lecture d’une demi-heure environ).

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Et un gain au loto en prime

En novembre 2012, Gérard Lhéritier valide des tickets d’EuroMillions pour un peu plus de 7000 euros, au Trinitaire, un petit bar-tabac des faubourgs de Nice. Il gagne le troisième plus gros gain de toute l’histoire de l’EuroMillions : 170 371 698 euros !

L’heureux gagnant donne 25 millions d’euros à chacun de ses deux enfants, Fabrice et Valérie ; 2 à leur mère, dont il est séparé ; et 5 à sa compagne. Il lui reste donc 113 millions. Il place la plus grosse partie en assurances-vie. Et injecte 40 millions d’apport personnel dans Aristophil.

De quoi calmer momentanément les petits épargnants qui ne touchent toujours pas ce qui leur était promis et qui commencent à menacer de révéler l’envers du décor à la presse.

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Gérard Lhéritier et Christian Estrosi à la Villa Masséna

La dolce vita

Selon l’Express du 3 novembre : « du coup, son train de vie, déjà munificent, explose. Il se déplace en jet privé (une brochure évoque même une Aristophil Airlines !), dispose d’une Mercedes de fonction, reçoit ses hôtes au Fouquet’s, à Paris. Rachète La Playa, le restaurant où il aime venir déjeuner, sur la plage de Villeneuve-Loubet, dans les Alpes-Maritimes. S’offre des grands crus, son péché mignon. Devient propriétaire de quatre chevaux de course qui arborent ses couleurs – damier jaune et bleu – sur les hippodromes. Se verse un salaire de 15 000 euros par mois, qui lui sert d’argent de poche, et touche de confortables dividendes d’Aristophil (1,2 million en 2012, par exemple). Quand la police perquisitionnera sa villa de Nice, elle tombera sur une serviette Mont-Blanc remplie de 155 000 euros en cash. »

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Le « winner »

Lors des Journées européennes des Lettres et Manuscrits, qu’il organise chaque année à l’hôtel Salomon de Rothschild, à Paris, une nuée de journalistes anime des débats avec Alain Finkielkraut, Jean-Louis Debré ou Gonzague Saint Bris. Parmi eux, Natacha Polony, Michel Field, Franz-Olivier Giesbert, Bruce Toussaint que Lhéritier prend bien soin de rémunérer grassement. Il s’offre même la couverture d’un bimestriel économique, Winner, le « magazine des gagnants » en juillet 2013 et affiche un visage radieux sur tous les kiosques de France. On apprendra peu après qu’il avait déjà précommandé 3 000 exemplaires du magazine, payés 20 537 euros avant la sortie du magazine et qu’il a financé l’intégralité de la campagne d’affichage sur les kiosques, soit 120 000 euros.

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Ami de PPDA et de Van Cauwelaert

Il commande aussi à deux journalistes du Figaro une pièce de théâtre le mettant en scène sur fond d’Académie française. Mais surtout il devient l’ami inconditionnel de Patrick Poivre d’Arvor, alors présentateur du 20 heures. Selon l’Express « Gérard » l’invite parfois pour une croisière en Corse sur le Narval II, le yacht de 18 mètres qu’il s’est offert. PPDA est le parrain officiel du musée des manuscrits. On verra aussi « Poivre » dans une vidéo vantant les initiatives de son ami « Gérard » au Fiscap, le Salon de l’ingénierie fiscale.  »

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Comme il sait que PPDA est amateur d’autographes Gérard Lhéritier puise dans le stock d’Aristophil et inonde son ami de cadeaux : 19 manuscrits de Kessel sur le procès Pétain, des autographes de Balzac, Flaubert, Proust, Delacroix, etc.

Autre grand ami de Gérard Lhéritier : Didier Van Cauwelaert.

Didier Van Cauwelaert est nommé président de l’Institut des lettres et manuscrits. Juste retour des choses, dans Le Point du 21 juin 2012, le romancier publie un portrait dithyrambique à la gloire de son ami Lhéritier, cet « Indiana Jones mâtiné d’Hercule Poirot » a eu « une idée géniale : appliquer aux autographes le principe de l’indivision ».

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Extrait de l’article de Didier Van Cauwelaert :

« Ce Lorrain de 64 ans, naturalisé niçois, jovial, obsessionnel et discret, traque dans le monde entier manuscrits perdus, ébauches de discours, partitions originales, pages d’équations, lettres d’amour – tous les élans raturés du coeur et de l’esprit. Ancien conseiller en gestion de patrimoine, président fondateur du musée des Lettres et Manuscrits (MLM), il eut un jour l’idée géniale d’appliquer aux textes autographes le principe de l’indivision. Là où d’autres investisseurs, de manière beaucoup plus aléatoire, achètent des parts dans un pur-sang, les Amis du MLM (15 000 adhérents, 30 euros de cotisation annuelle) ont la possibilité d’acquérir collectivement du Louis XVI, du Verlaine, du Wagner, du Victor Hugo ou du général de Gaulle. On leur propose également un contrat de garde et de conservation, qui permet au musée d’exposer (et d’assurer au meilleur coût) ces oeuvres inestimables. D’où le succès de ce placement aussi valorisant que fructueux. »

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Des fêtes somptueuses sur la Côte d’Azur

Le 13 juin 2014, il réunit des centaines de courtiers et de clients au Monte-Carlo Bay Hotel pour une magnifique fête animée par Nilos Aliagas. Cette petite sauterie monégasque lui coûte 900 000 euros (dont 65 000 euros facturés pour Nikos Aliagas).

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Le système se grippe

Mais une enquête intitulée « L’étrange système Aristophil », parue dans L’Express en 2013 alimente les rumeurs de détournement. Pour contrebalançer ces soupçons il sait qu’il faut multiplier les coups médiatiques. En avril 2014, il annonce qu’il a acheté pour 7 millions d’euros le fameux rouleau manuscrit des 120 journées de Sodome, du marquis de Sade. Une pièce exceptionnelle que s’empressent de venir filmer les télévisions du monde entier.

D’après l’Express

« si Lhéritier a pu acheter ce rouleau, c’est grâce à un homme : Jean-Claude Vrain. Ce libraire à l’éternel chapeau vissé sur la tête tient une échoppe qui ne paie pas de mine, à l’ombre de l’église Saint-Sulpice, à Paris. Il est pourtant le plus grand vendeur d’autographes de France. Dans sa boutique, on peut croiser François Pinault, Alain Minc ou Dominique de Villepin. » (…) « Entre 2009 et 2014, Vrain va vendre pour… 90 millions d’euros de livres et de manuscrits à Aristophil ! Chaque fois, le libraire réalise des culbutes vertigineuses. Un exemple entre cent : en 2009, il achète un lot de 43 autographes de, (ou sur) Victor Hugo pour 160 000 euros ; deux ans plus tard, il les revend à Lhéritier pour plus de 1 million d’euros. Soit avec 600% de marge. « 

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Villepin, Banier, Johnny Depp, Vanessa Paradis

Dominique de Villepin, François-Marie Banier et ses amis Johnny Depp et Vanessa Paradis (Banier est le parrain de leur fille Lily Rose) achètent et revendent des éditions originales et des manuscrits à Vrain qui ensuite les revend très cher à Aristophil.

Mais pourquoi un homme d’affaires aussi avisé que Gérard Lhéritier surpaie-t-il toujours les autographes achetés à son ami Jean-Claude Vrain ? La réponse est très simple : parce que ce dernier lui signe dans la foulée des dizaines d’expertises de complaisance à des montants bien supérieurs encore.

Selon un conversation téléphonique enregistrée par les enquêteurs, l’un des courtiers d’Aristophil résume le système ainsi :

« Lhéritier a un réseau d’experts autour de lui qui évaluent ses oeuvres. Le mec, il achète des oeuvres d’art et, deux ou trois ans après, il leur fait quadrupler le prix, en se basant sur un réseau d’experts avec lequel il copine. » 

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Un préjudice d’un milliard d’euros

Le 18 novembre 2014 la police judiciaire perquisitionne les locaux d’Aristophil et la villa niçoise de Gérard Lhéritier. La société est mise en liquidation. L’hôtel particulier à Paris est saisi.

Gérard Lhéritier, sa fille, Jean-Claude Vrain et quelques autres comparses sont mis en examen pour escroquerie en bande organisée. On évalue le préjudice des 18 000 épargnants à près de 1 milliard d’euros.

Pour rembourser les épargnants des ventes aux enchères sont organisées. Les première ventes confirment malheureusement que les manuscrits partent parfois à un dixième des prix affichés par Aristophil.

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Le 4 novembre dernier une vente aux enchères à Fontainebleau a permis à un collectionneur d’acquérir une lettre de Beaudelaire, manuscrite.

Sept pages et demi dans lesquelles il explique son envie d’en finir avec la vie écrivant « Je me tue parce que je me crois immortel ».

Ce témoignage, sans doute inestimable, des souffrances et tourments de l’auteur des « Fleurs du mal », en 1845, va désormais rejoindre la demeure de celui qui, par téléphone, a acquis ce document pour 180 000 euros au marteau, soit 234 000 euros frais d’adjudication inclus.

Du 14 au 19 novembre prochains, cinq ventes auront lieu à Drouot, autour de la littérature, de la chanson française et de la science.

Une chose est sûre les sommes disparues ne seront que partiellement récupérées en salle des ventes.

Retranché dans sa villa niçoise avec ses oies, ses canards et ses poules

Selon l’Express, « Gérard Lhéritier, lui, s’est retranché dans sa villa sur les hauteurs de Nice. L’ex-empereur des manuscrits peut encore profiter de ses deux piscines – l’une extérieure, l’autre intérieure – et de son jacuzzi. De là-haut, le soir, les couchers de soleil sont époustouflants. Là, « Gérard de Narval » s’occupe de ses oies empereurs, de ses canards et de ses poules. Il nourrit aussi les 40 carpes du petit étang qu’il a fait aménager. (…) Surtout, il sait qu’un jour viendra où il devra affronter sur le banc des accusés le regard furieux de milliers d’épargnants lésés.

 

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